Une goutte recourbée, une pointe qui s'enroule. Le motif paisley est partout, du bandana au foulard de soie, et son nom français prête à une confusion que personne ne corrige jamais.
Le motif cachemire ne contient pas de cachemire. Il ne vient pas d'Écosse. Et il n'a rien à voir avec les années 1960.
Le motif paisley, c'est quoi ?
Le paisley est un motif textile en forme de goutte ou d'amande, terminé par une pointe recourbée. Son nom d'origine est persan : boteh, qui signifie buisson ou arbuste. On l'appelle buta en Inde, au Cachemire, en Azerbaïdjan et en Turquie, et motif cachemire en français.
Attention au faux ami : motif cachemire n'est pas du cachemire
C'est la confusion la plus fréquente en français, et elle induit en erreur à l'achat. Le cachemire est une fibre, le duvet de la chèvre cachemire. Le motif cachemire est un dessin. Une cravate en soie à motif cachemire ne contient pas un gramme de cachemire.
Les deux mots renvoient à la même région, le Cachemire, mais pas à la même chose : l'une en exportait la laine, l'autre le dessin.
Pourquoi le motif a-t-il deux noms ?
Parce que chaque marché l'a baptisé d'après son propre point d'entrée. Le français a retenu la provenance, le Cachemire. L'anglais a retenu le lieu de la copie, Paisley, une ville écossaise.
Aucun des deux ne désigne l'origine réelle du motif, qui est persane. Les Cachemiris, eux, n'ont jamais changé de mot : ils disent toujours buta, ou badam, l'amande.
D'où vient vraiment le motif paisley ?
De l'Iran ancien. Le boteh apparaît dans les textiles et l'architecture de la période sassanide, entre 224 et 651 de notre ère, et des fragments de soie du VIe au VIIIe siècle en portent déjà la forme.
Le cyprès et la flamme
L'interprétation la plus répandue chez les spécialistes voit dans le boteh la fusion d'un bouquet floral stylisé et d'un cyprès, symbole zoroastrien de vie et d'éternité. En Azerbaïdjan, où le buta est un symbole national, on y lit plutôt une flamme.
La prudence reste de mise : les débats sur l'origine exacte de la forme ne sont pas tranchés, et les lectures symboliques varient selon les cultures qui l'ont adoptée.
Le passage par le Cachemire
Le motif gagne l'Inde par les routes de la soie, et la tradition attribue au sultan Zain-ul-Abidin, mort en 1468, son introduction au Cachemire. Il y devient le motif dominant du châle à partir du XVIIe siècle. En Inde, on le rapproche d'une mangue et on l'appelle ambi, de l'āmra sanskrit.
Comment le motif est-il arrivé en Europe ?
Par un cadeau. Bonaparte rapporte de sa campagne d'Égypte, entre 1798 et 1801, un châle qui lui avait été offert, et l'offre à Joséphine. Le Cooper Hewitt résume l'effet en une phrase : il déclenche une mode qui durera un demi-siècle et bouleversera l'économie de plusieurs pays.
Joséphine finit par réunir une collection considérable, estimée à plus de deux cents châles. Le châle de cachemire devient l'accessoire obligé du style Empire, porté sur les robes de mousseline à taille haute.
Un objet de luxe extrême
Ces châles étaient tissés dans le duvet des chèvres de l'Himalaya et demandaient des mois de travail. Leur prix était celui d'un bien immobilier modeste. La demande européenne dépassait très vite ce que le Cachemire pouvait produire.
Pourquoi une ville écossaise a-t-elle donné son nom au motif ?
Parce qu'elle a gagné la course à la copie. Face à une demande impossible à satisfaire, plusieurs centres européens se mettent à imiter les châles du Cachemire.
Lyon avant Paisley
La chronologie est rarement rappelée en français, et elle nous concerne : la production d'imitations commence à Lyon, Édimbourg et Norwich dans les dernières décennies du XVIIIe siècle. Ce n'est qu'aux alentours de 1805 que Paisley s'y met à son tour.
Les Français apportent d'ailleurs deux clés techniques : un fil de laine filé autour d'une âme de soie, assez solide pour servir de chaîne, et le métier Jacquard, qui rend possibles des motifs d'une complexité inédite.
Puis la domination écossaise
Paisley finit par écraser la concurrence. Le métier Jacquard y est introduit vers 1820, faisant passer le tissage de l'artisanat domestique à l'atelier. En 1850, la ville compte plus de 7 000 tisserands.
Cette domination change le vocabulaire européen : le motif, jusque-là appelé pine pattern, motif de pomme de pin, devient le paisley. Le nom d'un lieu de contrefaçon a remplacé celui de l'original.
Ce que le Jacquard a coûté aux tisserands
Le progrès technique a eu un prix social rarement mentionné. Avant 1820, le tisserand de Paisley était un artisan indépendant : il possédait ses métiers, concevait souvent ses propres dessins, perçait ses cartes et vendait lui-même ses châles.
Le Jacquard, plus grand et plus cher, impose l'atelier. Le tisserand reçoit désormais des motifs conçus par d'autres, travaille sous la direction d'un gérant, et voit ses salaires, son autonomie et son prestige reculer. La machine qui a permis le motif a défait le métier qui le faisait.
Deux dates techniques qui comptent
En 1812, les tisserands de Paisley mettent au point une adaptation du métier à bras qui fait passer le nombre de couleurs de deux à cinq. Et il faut attendre 1823 pour que la ville produise ses premiers châles entièrement en laine.
Non, le nom ne vient pas des années 1960
On lit régulièrement que le motif tient son nom de la période psychédélique. C'est faux de cent cinquante ans.
L'industrie du châle de Paisley court de 1805 aux années 1870, et l'association entre la ville et le motif est solidement établie au XIXe siècle. Les années 1960 sont une réapparition du motif, pas son baptême.
Pourquoi l'industrie du châle s'est-elle effondrée ?
Pour une raison vestimentaire, pas industrielle. Vers 1870, la crinoline cède la place à la tournure. Or une tournure est faite pour être vue, et un châle la recouvre entièrement.
Le vêtement a rendu l'accessoire inutilisable. S'y ajoute la guerre franco-prussienne de 1870-1871, qui interrompt l'arrivée des laines fines du Cachemire, et la banalisation du produit par la baisse des prix.
L'effondrement est brutal : selon les travaux menés autour du musée de Paisley, 112 des 167 fabricants font faillite, et la ville avec eux.
Le paisley aujourd'hui
Le motif est revenu par la contre-culture des années 1960, puis par le bandana, dont il est devenu la signature graphique. Il circule depuis entre le classicisme absolu, cravates et foulards de soie, et le vêtement de rue.
C'est une trajectoire qu'il partage avec d'autres motifs à charge identitaire forte, comme le tartan : d'abord aristocratique, ensuite populaire, puis récupéré par la mode.
Les innombrables noms du boteh
Peu de motifs auront été autant renommés selon l'endroit où ils passaient. Persian pickles et ham hock aux États-Unis, Welsh pears au pays de Galles, ambi et keri en Inde, badam au Cachemire, buta en Azerbaïdjan, cachemire en France, paisley dans le monde anglophone.
Chaque nom raconte ce que la culture d'accueil a cru reconnaître dans la forme : un cornichon, un jarret, une poire, une mangue, une amande. Personne n'y a vu le cyprès d'origine.
Comment reconnaître un châle du Cachemire d'une imitation ?
Il faut regarder l'envers. C'est là que la technique se trahit, et le test fonctionne encore aujourd'hui sur le marché de l'ancien.
- Tissage tapisserie, la technique cachemirie d'origine : chaque couleur est portée par une trame discontinue, montée sur de petites baguettes appelées kani. À l'envers, on voit de fines côtes aux frontières entre les couleurs, là où les trames voisines s'accrochent et rebroussent chemin.
- Tissage Jacquard, l'imitation européenne : chaque couleur traverse toute la largeur et flotte au dos partout où elle n'apparaît pas en surface. L'envers se couvre de longs flottés parallèles, souvent rasés au finissage, ce qui laisse des touffes de fils coupés.
- Broderie : les flottés partent dans tous les sens, sans logique de trame.
Un dernier indice tient à la matière : le pashmina véritable est si fin qu'un châle entier passe, dit-on, à travers une bague.
Où voir des châles paisley ?
Le musée de Paisley, en Écosse, conserve la collection de référence, classée collection reconnue d'importance nationale pour l'Écosse, avec des métiers à bras d'époque. Le Victoria and Albert Museum de Londres en conserve également un fonds important.
Pour les châles du Cachemire d'origine, ceux d'avant la copie européenne, les collections des grands musées de arts décoratifs restent le meilleur point de comparaison. L'écart de finesse avec les imitations se voit à l'oeil nu.
Ce qu'il faut retenir
Le paisley est un motif persan, le boteh, passé par le Cachemire, importé en France par le châle de Joséphine, copié à Lyon avant de l'être en Écosse, et finalement nommé d'après la ville qui le copiait le mieux.
Son nom français, motif cachemire, désigne une étape du trajet. Son nom anglais en désigne une autre. Aucun ne désigne l'origine.
Distinguer une fibre d'un motif, une provenance d'une imitation, une date d'origine d'une date de revival : c'est exactement ce type de filiation que nous structurons chez Apshan pour les équipes mode.