Le tartan est le motif le plus célèbre d'Écosse: des carreaux de laine, des couleurs croisées, une allure de kilt et de clan. On le croit ancestral et codifié depuis la nuit des temps.
La réalité est plus surprenante. Le tissu est bien ancien, mais l'idée que chaque clan aurait son tartan est en grande partie une invention du 19e siècle. Voici ce qu'est vraiment le tartan, d'où il vient, et comment ne pas le confondre avec ses cousins à carreaux.
Le tartan, c'est quoi ?
Le tartan est un tissu de laine à carreaux, formé de bandes de couleurs qui se croisent à angle droit, en hauteur et en largeur. Le même dessin se répète à l'identique sur toute l'étoffe. C'est ce motif répété, plus que le tissu lui-même, qui définit un tartan.
Ce motif de base porte un nom: le sett. Un tartan n'est donc pas un dessin figé, mais une séquence précise de couleurs et de largeurs que l'on répète sans fin. Changez la séquence, vous changez de tartan.
On confond souvent tartan et plaid. En français, le plaid désigne surtout une couverture. En Écosse, le mot d'origine désignait la grande pièce de tissu drapée sur le corps. Le tartan, lui, est le motif, quel que soit l'objet sur lequel il apparaît.
Comment le tartan est-il tissé ?
Le tartan se tisse en armure sergé, avec exactement la même séquence de fils colorés en chaîne, le sens de la longueur, et en trame, le sens de la largeur. Le croisement des mêmes couleurs dessine les carreaux.
La magie tient à un détail. Là où deux couleurs se superposent au tissage, une troisième nuance apparaît. Un tartan à deux couleurs en montre donc visuellement trois, ce qui donne au motif sa profondeur.
La matière compte aussi. Le tartan authentique est en laine, ce qui lui donne sa chaleur et sa tenue. La séquence de fils, notée à l'unité près, est ce qu'un tisserand doit respecter pour reproduire un tartan donné.
Cette séquence a même une écriture: le threadcount, le nombre de fils de chaque couleur. Il permet de reproduire un tartan à l'identique n'importe où. Deux tartans peuvent partager les mêmes couleurs et ne différer que par la largeur des bandes, et porter pourtant des noms distincts.
D'où vient le tartan ?
Le tartan est né en Écosse. Le plus ancien tissu à motif de type tartan retrouvé dans le pays, dit tartan de Falkirk, remonte au 3e siècle: un simple damier de laine claire et sombre, non teinte, découvert près du mur d'Antonin. Le plus ancien vrai tartan teint et coloré, lui, est le tartan de Glen Affric, daté du 16e siècle.
Mais c'est dans les Highlands, à partir du 16e et du 17e siècle, que le tissu à carreaux devient un vêtement du quotidien. Les couleurs dépendaient alors des teintures disponibles dans une région, pas d'un code de clan strict. On portait sa vallée, pas son nom de famille.
Le vêtement d'alors n'est pas le kilt moderne, mais le grand plaid: une longue pièce de laine drapée autour du corps et jetée sur l'épaule. Le kilt court, tel qu'on le connaît aujourd'hui, n'apparaît que plus tard, au 18e siècle.
Et les couleurs, ont-elles un sens? Contrairement à une idée répandue, il n'existe pas de code universel du tartan. Le choix tenait d'abord aux plantes tinctoriales locales, puis à l'esthétique et à l'appartenance que l'on voulait afficher.
L'interdiction du tartan : le Dress Act de 1746
Après la défaite des jacobites à Culloden en 1746, la couronne britannique interdit le costume traditionnel des Highlands, kilt et grand plaid en tartan compris. C'est le Dress Act. Le but est politique: briser la culture des clans qui avaient soutenu la rébellion.
La loi visait précisément les Highlands, pas toute l'Écosse, et prévoyait de lourdes peines. Fait notable: les régiments écossais de l'armée britannique, eux, gardaient le droit au tartan. C'est en partie l'armée qui a maintenu le tissu vivant pendant l'interdiction.
L'interdiction dure près de quarante ans, jusqu'à sa levée en 1782, obtenue par la Highland Society of London. Loin de tuer le tartan, cette parenthèse en fait un symbole. Quand il revient, il ne revient pas comme un simple tissu, mais comme un emblème identitaire.
Le mythe des tartans de clan
Voici ce que la plupart des guides passent sous silence. L'idée que chaque clan possède depuis toujours son tartan attitré est en grande partie une invention du 19e siècle, pas une tradition médiévale.
Le tournant est la visite du roi George IV à Édimbourg en 1822, mise en scène par l'écrivain Walter Scott. C'était le premier monarque régnant à se rendre en Écosse depuis Charles II, près de deux siècles plus tôt. Pour l'occasion, les chefs de clan sont invités à paraître dans un tartan, et beaucoup se voient attribuer un motif presque sur commande. Le tartan de clan devient alors un code.
Walter Scott n'était pas seul. Ses romans avaient déjà mis l'Écosse romantique à la mode dans toute l'Europe. La visite de 1822 a transformé cet engouement littéraire en spectacle national, kilts et tartans compris.
Vingt ans plus tard, un ouvrage à grand succès, le Vestiarium Scoticum de 1842, fixe par écrit une longue liste de setts de clan. Problème: ses auteurs, les frères Sobieski Stuart, en ont fabriqué une bonne partie. Beaucoup de tartans dits ancestraux datent en réalité du 19e siècle.
La reine Victoria et le prince Albert amplifient le phénomène en habillant Balmoral de tartans dans les années 1850. En quelques décennies, un usage régional devient un système de clans presque officiel, jusqu'à la création en 2009 du registre écossais des tartans, qui enregistre aujourd'hui les motifs.
Les tartans les plus connus
Le registre écossais en compte aujourd'hui des milliers. Mais une poignée de setts occupe tout l'imaginaire, portés bien au-delà de leur clan d'origine.
- Le Black Watch. Un tartan sombre, bleu, vert et noir, lié à un régiment écossais du 18e siècle. Sobre et passe-partout, c'est l'un des plus portés aujourd'hui.
- Le Royal Stewart. Le tartan rouge vif de la famille royale britannique, dont l'usage royal remonte au 19e siècle. Sans doute le plus reconnaissable de tous.
- Le Rob Roy. Un damier rouge et noir associé au clan MacGregor, connu aux États-Unis sous le nom de buffalo plaid.
Tartan, prince-de-galles, vichy : ne pas confondre
Tout carreau n'est pas un tartan. Le tartan est un motif écossais précis: laine, armure sergé, sett répété. Beaucoup de tissus à carreaux qu'on lui associe sont en réalité d'autres motifs, souvent appelés checks.
- Le check Burberry. Le célèbre carreau beige de Burberry, apparu dans les années 1920 pour doubler ses trench-coats, est un carreau de marque, pas un tartan de clan. La confusion est courante, mais son origine n'a rien de clanique.
- Le prince-de-galles. Un motif de carreaux plus discret, tissé en pied-de-poule et surcarreaux, associé au tailoring anglais plus qu'aux Highlands.
- Le vichy. De simples carreaux à deux couleurs sur fond blanc, sans la complexité d'un sett. Rien à voir avec l'Écosse.
- Le madras. Un carreau coloré et léger d'origine indienne, en coton, à l'opposé de la laine écossaise.
- Le tattersall. De fines lignes de deux couleurs sur fond clair, typiques des chemises de campagne anglaises. Un cousin lointain, pas un tartan.
La règle simple: un vrai tartan a un sett, une origine écossaise et, le plus souvent, la laine. Le reste, ce sont des carreaux cousins, parfois superbes, mais qui ne sont pas des tartans.
Le tartan dans la mode
Réhabilité au 19e siècle, le tartan quitte les Highlands pour la garde-robe. Au 20e siècle, il devient un motif à double visage: à la fois classique bourgeois et signe de rébellion.
D'un côté, la mode chic l'adopte, du kilt aux vestes de tailleur. De l'autre, le mouvement punk se l'approprie à la fin des années 1970, porté par Vivienne Westwood et les Sex Pistols, qui en font un symbole de contestation. Le même carreau dit deux choses opposées.
Aujourd'hui, le tartan revient par vagues, souvent à l'automne. On le croise sur les podiums comme dans la rue, du kilt revisité à la chemise de bûcheron. C'est l'un des rares motifs capables d'être à la fois traditionnel et provocateur, ce qui explique sa longévité.
Comment porter et entretenir le tartan
Le tartan s'invite partout: kilt, jupe, écharpe, veste, chemise, mais aussi en déco. Un conseil vaut pour tous: une seule pièce suffit, car le motif est fort et sature vite une tenue.
- Le porter. Associez une pièce en tartan à des unis sobres. En accessoire (écharpe, sac), il réveille une tenue neutre sans effort.
- L'entretenir. Comme c'est de la laine, lavez à froid ou sur programme laine, séchez à plat, et repassez à basse température sur l'envers. Évitez le sèche-linge, qui feutre la fibre.
Un dernier repère: plus le tartan est coloré et large, plus il s'impose. Pour un usage quotidien, les setts sombres comme le Black Watch se marient à presque tout, alors qu'un Royal Stewart rouge se réserve aux pièces fortes.
Le tartan est donc bien plus qu'un carreau écossais: un tissu ancien, une histoire politique, et une tradition en partie réinventée. Pour explorer les autres grands motifs et tissages, voyez notre guide des tissus.