Boutis, piqué de Marseille, indiennes : le patrimoine textile provençal

Le boutis est la broderie en relief de Provence : deux tissus, des mèches de coton glissées par l'envers, un test au contre-jour pour reconnaître le vrai. Avec les indiennes, cotonnades interdites de 1686 à 1759 avant de triompher, il raconte l'histoire textile du Midi, de Marseille à Tarascon.

Boutis provençal blanc en relief posé sur des tissus indiennes aux motifs colorés

Le boutis, c'est quoi exactement ?

La Maison du Boutis, musée de référence à Calvisson, le définit comme une broderie de l'intérieur : deux étoffes superposées, cousues main à petits points le long de motifs dessinés, puis remplies par l'envers de mèches de coton, motif par motif. Le relief naît de l'intérieur, sans molleton.

Son étymologie est discutée : bourrage en provençal pour les uns, héritage de l'ancienne aiguille de buis à deux chas qui servait à bouter, pousser, les mèches pour les autres. On l'appelle aussi broderie de Marseille. Traditionnellement, le boutis est blanc, sur coton, et entièrement réversible : couvre-lits, layettes, jupons de mariage, ou pétassons, ces petits carrés piqués qui protégeaient les vêtements quand on portait un bébé.

Ce savoir-faire est inscrit depuis 2019 à l'Inventaire du patrimoine culturel immatériel en France. Et il a un test d'authenticité imparable : placé à contre-jour, un vrai boutis laisse passer la lumière le long des lignes de couture. Un ouvrage matelassé, non.

Boutis, piqué de Marseille, matelassage : trois techniques, une famille

Le sud de la France a développé trois formes de piquage, souvent confondues, que la littérature textile distingue clairement :

  • Le matelassage, le plus ancien, apparaît au milieu du XVIIe siècle : un molleton pris entre deux tissus, piqués ensemble au point avant. C'est la technique des couvre-lits imprimés.
  • La piqûre de Marseille, au début du XVIIIe siècle, devient une industrie locale majeure : un piquage cordé, si réputé que le Lancashire anglais en mécanisera l'imitation à la fin du siècle.
  • Le boutis proprement dit, au XIXe siècle, simplifie la piqûre de Marseille avec des motifs plus larges et un bourrage plus généreux. Son nom est devenu le terme générique de toute la famille.

L'ancêtre de toutes ces techniques est italien : le quilt de Tristan, un lin sicilien piqué entre 1360 et 1400, racontant la légende de Tristan. A la différence du trapunto italien, le boutis n'incise jamais l'envers : on écarte les fils du tissu pour glisser la mèche, puis ils se referment. Son répertoire de motifs raconte la vie : symboles religieux, feuilles de chêne, fleurs, fruits, animaux, cornes d'abondance, et souvent des motifs naïfs tirés de la vie de la brodeuse elle-même.

Les indiennes : l'autre moitié du patrimoine textile provençal

Le tissu provençal des images d'Epinal, ces cotonnades aux motifs colorés, porte un nom précis : les indiennes. Des toiles de coton imprimées, arrivées d'Inde par le port de Marseille à la fin du XVIe siècle, qui ont bouleversé les habitudes vestimentaires du Midi.

Colorées, lavables, abordables : les femmes les adoptent immédiatement. Dès 1648, des ateliers marseillais copient les imports indiens, avec un savoir-faire d'abord approximatif. En 1672, des artisans arméniens sont invités à Marseille pour enseigner les vraies techniques de teinture, celles qui rendent les couleurs plus vives à chaque lavage. L'indiennage s'étend à Avignon, Arles, Nîmes, et jusque dans les villages du Languedoc, imprimé au tampon puis à la planche de bois gravée, sur coton.

Boutis et indiennes se sont complétés dans le Midi : la cotonnade imprimée pour le costume et la maison, le piquage blanc pour les grands moments de la vie, trousseaux et naissances. Deux savoir-faire ancrés, note la Maison du Boutis, dans le mode de vie des femmes de Provence et du Languedoc.

1686 : le tissu interdit qui a fini par gagner

Le succès des indiennes menace les soyeux et les lainiers français. Sur l'insistance du ministre Louvois, Louis XIV signe l'édit du 26 octobre 1686 : fabrication, commerce et port des indiennes sont interdits dans le royaume, selon les archives de Souleiado. L'interdiction durera 73 ans.

Elle échoue magnifiquement. La contrebande prospère, Marseille résiste, et en 1689 les autorités brisent publiquement les planches d'impression marseillaises sur la place publique. Des manufacturiers se réfugient dans le Comtat Venaissin, terre papale autour d'Avignon, hors de portée de l'édit. Et l'interdit nourrit un autre art : les manufactures marseillaises obtiennent le droit d'importer des toiles de coton blanches à condition de les piquer sur place. Le boutis prend la place des indiennes prohibées, s'affine en produit de luxe et s'exporte vers l'Angleterre, la Hollande, la péninsule ibérique et les colonies d'Amérique.

En 1754, Marseille compte une quinzaine de manufactures malgré la loi. La prohibition tombe en 1759, sous la pression économique de la guerre de Sept Ans. La libération déclenche l'âge d'or : les indiennes atteignent leur apogée dans les années 1790 et deviennent le costume traditionnel provençal. C'est la même vague de 1759 qui fait naître, au nord, la toile de Jouy d'Oberkampf.

Ce qu'il en reste : Tarascon, Calvisson et les créateurs

Le XIXe siècle anglais et alsacien, plus mécanisé, étouffe peu à peu les manufactures provençales. Une seule lignée survit : à Tarascon, la manufacture fondée par Jean Jourdan en 1806 dans un ancien couvent devient, en 1939, la marque Souleiado, mot provençal désignant le rayon de soleil qui perce après la pluie.

Souleiado reste l'unique manufacture héritière de l'indiennage provençal, avec un musée à Tarascon et un fonds d'environ 40 000 planches de bois gravées des XVIIIe et XIXe siècles. Sa grande époque dit l'ampleur retrouvée du patrimoine : en 1952, la maison emploie plus de 300 personnes sur quatre sites et réalise 80 % de ses ventes à l'export, première boutique ouverte à Florence en 1950. L'impression à la planche y a été pratiquée à la main jusqu'en 1977, et la marque renaît depuis sa reprise en 2009.

Côté boutis, la transmission passe par la Maison du Boutis de Calvisson, musée-atelier qui enseigne la broderie au piquage. Le savoir-faire s'était pourtant éteint : tué par la mécanisation puis la machine à coudre, le boutis disparaît peu après 1870 et dort un siècle entier, avant de renaître dans les années 1990 grâce à des créatrices passionnées. Notre article sur la broderie replace ces techniques dans la grande famille des arts de l'aiguille.

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Questions

C'est quoi un boutis ?

Une broderie provençale en relief : deux étoffes cousues ensemble à petits points le long de motifs dessinés, puis remplies par l'envers de mèches de coton, motif par motif. Sans molleton, généralement sur coton blanc. Le mot provençal signifie bourrage et désigne aussi l'aiguille de buis utilisée.

Comment reconnaître un vrai boutis ?

Placez-le à contre-jour : sur un vrai boutis, la lumière traverse le long des lignes de couture, entre les motifs bourrés. Sur un ouvrage matelassé, dont le molleton occupe toute la surface, elle ne passe pas. C'est le test de la Maison du Boutis de Calvisson.

Quelle différence entre boutis et piqué de Marseille ?

Le piqué de Marseille emprisonne un molleton continu entre deux tissus piqués : trois épaisseurs. Le boutis n'a pas de molleton : le relief vient de mèches de coton insérées uniquement dans les motifs. Le boutis, plus tardif, est devenu le terme générique de toute la famille.

C'est quoi une indienne, le tissu ?

Une toile de coton imprimée de motifs colorés, du nom des étoffes importées d'Inde par le port de Marseille à la fin du XVIe siècle. Copiées puis maîtrisées par les ateliers provençaux, elles sont devenues le tissu traditionnel de Provence, celui des cotonnades à motifs que l'on associe aujourd'hui à la région.

Pourquoi les indiennes ont-elles été interdites ?

Pour protéger les soyeux et lainiers français de leur concurrence. L'édit du 26 octobre 1686, voulu par Louvois sous Louis XIV, interdit fabrication, commerce et port des indiennes. La prohibition dure 73 ans, alimente une vaste contrebande, et s'achève en 1759 ; les indiennes triomphent ensuite.

Où voir des boutis et des indiennes aujourd'hui ?

Deux lieux de référence : la Maison du Boutis à Calvisson (Gard), musée-atelier du piquage provençal, et le musée Souleiado à Tarascon, héritier de la dernière manufacture d'indiennes, avec son fonds d'environ 40 000 planches d'impression gravées.

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