La tapisserie : l'art de l'image tissée, de Bayeux à Aubusson

Une tapisserie est une oeuvre tissée à la main sur un métier (haute ou basse lisse), où la trame colorée recouvre la chaîne pour former l'image. Elle n'est ni imprimée ni brodée. La célèbre tapisserie de Bayeux est en fait une broderie. Aubusson et les Gobelins en sont les grands foyers français.

Détail d'une tapisserie ancienne tissée à la main, où les fils de trame colorés recouvrent entièrement la chaîne.

Un mot, trois objets qui n'ont presque rien à voir: une oeuvre d'art tissée à la main, un rouleau de papier peint chez Leroy Merlin, un ouvrage à l'aiguille sur canevas. Le mot tapisserie est l'un des plus trompeurs du vocabulaire textile.

Ce guide s'attache à la tapisserie au sens noble: l'image tissée sur un métier, cet art patient qui a produit la Dame à la licorne comme les tentures d'Aubusson. Et il règle au passage un malentendu tenace.

Car la plus célèbre des tapisseries, celle de Bayeux, n'est pas une tapisserie du tout. Voici ce qu'est vraiment une tapisserie, comment on la tisse, d'où elle vient, et comment ne plus jamais la confondre.

Qu'est-ce qu'une tapisserie ?

Une tapisserie est une oeuvre textile tissée à la main sur un métier à tisser, dont l'image est formée par les fils de trame qui recouvrent entièrement les fils de chaîne. Contrairement à une étoffe ordinaire, la chaîne ne se voit plus: elle sert de support, et ce sont les trames colorées qui dessinent le motif.

C'est ce qui distingue la vraie tapisserie de tout le reste. Elle n'est ni imprimée, ni peinte, ni brodée: le dessin naît du tissage lui-même, couleur après couleur, en passant les fils de trame dans la chaîne tendue.

Le tapissier travaille d'après un modèle grandeur nature appelé carton, placé derrière ou sous la chaîne. Il tisse le plus souvent à l'envers, sans voir directement le résultat, en suivant ce carton fil à fil.

Le résultat est une tenture, un grand panneau destiné à être suspendu au mur. Longtemps, la tapisserie a servi autant à décorer qu'à isoler: dans les châteaux, ces tentures épaisses coupaient le froid des murs de pierre et racontaient des histoires.

On parle d'art de la lice, ou de la lisse, du nom des fils qui permettent de séparer la chaîne pour y passer la trame. Un mètre carré de tapisserie fine demande des semaines de travail: c'est un art lent, minutieux et coûteux.

Tapisserie ou broderie : le vrai visage de Bayeux

Voici le point que presque tout le monde ignore: la célèbre tapisserie de Bayeux n'est pas une tapisserie. C'est une broderie. Elle n'a pas été tissée mais brodée à l'aiguille sur une toile de lin déjà tissée.

La différence est nette. Dans une tapisserie, le motif et le tissu naissent en même temps, du même geste de tissage. Dans une broderie, on part d'un tissu existant et on y ajoute des fils par-dessus, à l'aiguille, comme un décor rapporté.

L'ouvrage de Bayeux mesure près de 70 mètres de long pour une cinquantaine de centimètres de haut. Il raconte la conquête de l'Angleterre par Guillaume le Conquérant en 1066, brodé de laine sur un fond de lin, dans une technique appelée point de Bayeux.

Le musée de Bayeux lui-même est formel: il s'agit d'une broderie, pas d'une tapisserie. Le nom lui est resté par habitude, car au Moyen Âge le mot tapisserie désignait vaguement toute tenture murale. En France, on l'appelle aussi tapisserie de la reine Mathilde, une légende qui l'attribue à l'épouse de Guillaume.

Retenez la règle simple: si l'image est tissée, c'est une tapisserie; si elle est cousue par-dessus un tissu, c'est une broderie. La toile de Bayeux, chef-d'oeuvre absolu, est bien une broderie que l'histoire a mal nommée.

Comment fabrique-t-on une tapisserie ?

Tout part du métier à tisser, sur lequel on tend les fils de chaîne. Il existe deux grandes familles de métiers, qui donnent leur nom à deux écoles de la tapisserie.

  • La haute lisse. Le métier est vertical, la chaîne tendue de haut en bas. Le tapissier travaille debout, face à son ouvrage, et peut reculer pour juger l'ensemble. C'est la technique des Gobelins, à Paris.
  • La basse lisse. Le métier est horizontal, la chaîne tendue à plat devant l'artisan. Le travail est plus rapide et c'est la technique historique d'Aubusson, dans la Creuse.

Dans les deux cas, le principe est identique. On sépare les fils de chaîne pour ménager un passage, on y glisse une trame de couleur, on la tasse, puis on recommence. Chaque zone de couleur est tissée avec sa propre trame, changée dès que le dessin l'exige.

Comme la trame recouvre toute la chaîne, elle finit par disparaître sous les couleurs: seul le motif reste visible. C'est cette technique de tissage particulière, où la trame fait tout le dessin, qui sépare la tapisserie du tissage classique.

Le travail se fait presque toujours à l'envers, d'après le carton du peintre. Le tapissier ne découvre l'endroit qu'à la fin, une fois l'ouvrage détaché du métier. C'est un art de patience où l'artisan interprète l'oeuvre d'un artiste.

Les matières employées varient selon le luxe recherché. La laine forme la base de la plupart des trames; la soie apporte les reflets et les détails fins; l'or et l'argent, tissés en filés précieux, réservaient certaines tentures aux plus grandes fortunes. Le choix du fil pesait autant que le talent du carton.

À quoi servait la tapisserie autrefois ?

Avant d'être un objet de musée, la tapisserie était un bien à la fois utile, luxueux et mobile. Comprendre ses usages éclaire pourquoi on y consacrait tant de temps et d'argent.

  • Un rempart contre le froid. Accrochées aux murs de pierre des châteaux, les tentures épaisses coupaient les courants d'air et gardaient la chaleur des grandes salles mal chauffées.
  • Une richesse transportable. On roulait les tapisseries pour les emporter d'une résidence à l'autre. Un seigneur voyageait avec ses tentures, véritable fortune pliable qui affichait son rang partout où il s'installait.
  • Un récit avant le livre. À une époque où peu de gens lisaient, la tapisserie racontait en images des batailles, des légendes ou des scènes bibliques, comme une bande dessinée monumentale déroulée sur les murs.

Offrir une tapisserie était aussi un geste diplomatique de premier ordre. Les rois s'en faisaient cadeau pour sceller des alliances, tant ces pièces valaient cher et demandaient d'années de travail. Posséder une belle tenture, c'était afficher sa puissance.

Les grands foyers de la tapisserie

La France a été l'un des berceaux de la tapisserie d'art, avec deux noms qui résument tout: Aubusson et les Gobelins.

  • Aubusson. Dans la Creuse, cette petite ville tisse en basse lisse depuis le XVe siècle. Son savoir-faire est inscrit au patrimoine culturel immatériel de l'humanité par l'UNESCO depuis 2009.
  • Les Gobelins. Manufacture royale fondée à Paris au XVIIe siècle sous Louis XIV, spécialisée dans la haute lisse. Elle tisse encore aujourd'hui pour les institutions et les artistes contemporains.

Le Moyen Âge et la Renaissance ont laissé des chefs-d'oeuvre qui font aujourd'hui le trésor des musées. La Dame à la licorne, tissée vers 1500 et conservée au musée de Cluny à Paris, est la plus célèbre: six tentures énigmatiques sur les sens et le désir.

À Angers, la tenture de l'Apocalypse, tissée au XIVe siècle, reste le plus grand ensemble de tapisseries médiévales parvenu jusqu'à nous, avec ses dizaines de scènes déroulées sur une longueur impressionnante.

Cet héritage place la tapisserie aux côtés des autres grands arts textiles du patrimoine français, comme la dentelle de Calais, autre savoir-faire d'exception né du fil et de la patience.

Tapisserie, papier peint, canevas : les faux amis

Le mot tapisserie sert à désigner trois choses très différentes, d'où la confusion permanente. Voici comment les démêler.

  • La tapisserie d'art. L'oeuvre tissée à la main sur un métier, dont on parle ici. C'est le sens noble et originel du mot.
  • La tapisserie murale au sens courant. Dans le langage de tous les jours et des magasins de bricolage, tapisserie désigne le papier peint. Poser de la tapisserie, c'est tapisser un mur de papier: rien à voir avec le tissage.
  • La tapisserie à l'aiguille. Aussi appelée ouvrage au canevas ou point de croix, c'est un loisir créatif où l'on brode des fils de laine sur une toile à grosses mailles. C'est une forme de broderie, pas de tissage.

Un moyen simple de trancher: la vraie tapisserie est tissée sur un métier; le papier peint se colle au mur; le canevas se brode à l'aiguille. Trois objets, un seul mot, trois techniques qui n'ont rien de commun.

La tapisserie aujourd'hui

Longtemps reléguée au rang d'art ancien, la tapisserie a connu un vif renouveau au XXe siècle. Le peintre Jean Lurçat, dans les années 1930 et 1940, lui redonne un souffle moderne en travaillant avec les ateliers d'Aubusson.

Aujourd'hui, la tapisserie contemporaine oscille entre conservation d'un savoir-faire rare et création artistique. Les manufactures tissent des cartons d'artistes vivants, et la fibre revient en force dans l'art contemporain et la décoration.

Dans la maison, la tenture murale textile refait surface comme pièce chaude et graphique, loin du cliché poussiéreux. Un panneau tissé habille un mur, absorbe le son et apporte une matière que ni la peinture ni l'affiche ne remplacent.

La tapisserie s'inscrit ainsi dans la grande famille des arts du fil et des motifs textiles, entre patrimoine et création. Pour aller plus loin, explorez notre guide de la broderie, la structure du tissage en chaîne et trame, et notre panorama des motifs textiles.

Questions

Qu'est-ce qu'une tapisserie ?

Une tapisserie est une oeuvre textile tissée à la main sur un métier à tisser, dont l'image est formée par les fils de trame qui recouvrent entièrement la chaîne. Elle n'est ni imprimée, ni peinte, ni brodée: le motif naît du tissage lui-même. Destinée à être suspendue, elle a longtemps décoré et isolé les murs des châteaux.

La tapisserie de Bayeux est-elle une vraie tapisserie ?

Non. Malgré son nom, la tapisserie de Bayeux est une broderie: elle n'a pas été tissée mais brodée à l'aiguille, en laine, sur une toile de lin déjà tissée. Longue de près de 70 mètres, elle raconte la conquête de l'Angleterre en 1066. Le musée de Bayeux le confirme, mais le nom de tapisserie lui est resté par habitude.

Quelle différence entre tapisserie et broderie ?

Dans une tapisserie, le motif et le tissu naissent en même temps, du tissage: la trame colorée forme directement l'image. Dans une broderie, on part d'un tissu déjà existant et on ajoute des fils par-dessus, à l'aiguille. La tapisserie est tissée sur un métier; la broderie est cousue sur une étoffe.

Qu'est-ce que la tapisserie d'Aubusson ?

Aubusson, dans la Creuse, est un foyer historique de la tapisserie française, tissée en basse lisse (métier horizontal) depuis le XVe siècle. Son savoir-faire est inscrit au patrimoine culturel immatériel de l'humanité par l'UNESCO depuis 2009. Les ateliers y tissent aujourd'hui des cartons d'artistes contemporains.

Tapisserie et papier peint, est-ce la même chose ?

Non, ce sont deux sens d'un même mot. La tapisserie d'art est une oeuvre tissée sur un métier. Mais dans le langage courant et les magasins de bricolage, tapisserie désigne le papier peint: tapisser un mur, c'est y coller du papier. Les deux n'ont aucun rapport technique.

Haute lisse ou basse lisse : quelle différence ?

Ce sont les deux types de métiers à tisser la tapisserie. La haute lisse utilise un métier vertical, où le tapissier travaille debout face à son ouvrage: c'est la technique des Gobelins. La basse lisse utilise un métier horizontal, plus rapide: c'est la technique historique d'Aubusson. Le principe de tissage reste le même.

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